Paris, le 2 avril 1872.
Du café de la Closerie des Lilas.
Bon ami,
C'est charmant, l'Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis
fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi !
Quant aux envois dont tu me parles, fais-les par la poste, toujours à
Batignolles, rue Lécluse. Auparavant, informe-toi des prix de port, et si
les sommes te manquent, préviens-moi, et je te les enverrai par timbres
ou mandats (à Bretagne). Je m'occuperai très activement du
bazardage et ferai de l'argent - envoi à toi, ou gardage pour toi
à notre revoir - ce que tu voudras m'indiquer.
Et merci pour ta bonne lettre ! Le petit garçon accepte la juste
fessée, l'ami des crapauds retire tout, - et n'ayant jamais
abandonné ton martyre, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de
joie encore, sais-tu bien, Rimbe.
C'est ça : aime-moi, protège et donne confiance. étant
très faible, j'ai très besoin de bontés. Et de même
que je ne t'emmiellerai plus avec mes petit-garçonnades, aussi
n'emmerderai-je plus notre vénéré Prêtre de tout
ça ; - et promets-lui pour bientissimot une vraie lettre, avec dessins
et autres belles goguenettes.
Tu as dû depuis d'ailleurs recevoir ma lettre sur pelure rose, et probabt
m'y répondre. Demain, j 'irai à ma poste restante habituelle
chercher la missive probable et y répondrai. Mais quand diable
commencerons-nous ce chemin de croix, - hein ?
Gavroche et moi nous nous sommes occupés aujourd'hui de ton
déménagement. Tes frusques, gravures et moindres meubles
sont en sécurité. En outre, tu es locataire rue Campe jusqu'au
huit. Je me suis réservé - jusqu'à ton retour - deux
gougnottes à la sanguine que je destine à remplacer dans son
cadre noir le Camaïeu du Docteur. Enfin, on s'occupe de toi, on te
désire. A bientôt, - pour nous, - soit ici, soit ailleurs.
Et l'on est tout tien.
P.V.
Toujours même adresse.
Merde à Mérat - Chanal - Périn - Guérin et Laure !
Feu Carjat t'accolle !
Parle-moi de Favart, en effet.
Gavroche va t'écrire ex imo.
[Paris, avril 1872.]
Rimbaud,
Merci pour ta lettre et hosannah pour ta "prière".
CERTES, nous nous reverrons ! Quand ? - Attendre un peu !
Nécessités dures ! Opportunités roides ! - Soit ! Et merde
pour les unes comme merde pour les autres ! Et comme merde pour moi ! - et pour
toi !
Mais m'envoyer tes vers "mauvais" (!!!!), tes prières (!!!), enfin
m'être sempiternellement communicatif, - en attendant mieux, après
mon ménage retapé. - Et m'écrire, vite, - par Bretagne, -
soit de Charleville, soit de Nancy (Meurthe). M. Auguste Bretagne, rue
Mervinelle, n° 11, onze.
Et ne jamais te croire lâché par moi !
Remember ! Memento !
Ton
P.V.
Et m'écrire bientôt ! Et m'envoyer tes vers anciens et tes
prières nouvelles. - N'est-ce pas, Rimbaud ?
[Paris, mai 1872.]
Cher Rimbe bien gentil,
Je t'accuse réception du crédit sollicité et accordé
avec mille grâces, et (je suis follement heureux d'en être presque
sûr) sans remise cette fois. Donc à samedi, vers sept heures
toujours, n'est-ce pas ? - D'ailleurs, avoir marge, et moi envoyer sous en
temps opportun.
En attendant, toutes lettres martyriques chez ma mère, toutes lettres
touchant les revoir, prudences, etc..., chez M. L. Forain, 17, Quai d'Anjou,
Hôtel Lauzun, Paris, Seine (pour M. P. Verlaine).
Demain, j'espère pouvoir te dire qu'enfin j'ai l'Emploi
(secrétaire d'assurances).
Pas vu Gavroche hier, bien que rendez-vous. Je t'écris ceci au Cluny
(3 heures), en l'attendant. Nous manigançons contre quelqu'un que tu
sauras de badines vinginces. Dès ton retour, pour peu que ça
puisse t'amuser, auront lieu des choses tigresques ! Il s'agit d'un monsieur
qui n'a pas été sans influence dans tes trois mois d'Ardennes et
mes six mois de merde. Tu verras, quoi !
Chez Gavroche, écris-moi et me renseigne sur mes devoirs, la vie que tu
entends que nous menions, les joies, affres, hypocrisies, cynismes, qu'il va
falloir ! Moi, tout tien, tout toi, - le savoir ! - Ceci chez Gavroche.
Chez ma mère, tes lettres martyriques, sans allusion aucune à
aucun revoir.
Dernière recommandation : dès ton retour, m'empoigner de suite,
de façon à ce qu'aucun secouïsme, - et tu le pourras si
bien !
Prudences !
Faire en sorte, au moins quelque temps, d'être moins terrible d'aspect
qu'avant : linge, cirage, peignage, petites mines. Ceci nécessaire
si toi entrer dans projets tigresques ; moi, d'ailleurs, lingère,
brosseur, etc... (si tu veux).
(Lesquels projets d'ailleurs, toi y entrant, nous seront utiles, parce que
"quelqu'un de très grand à Madrid " y intéressé,-
d'où security very good !).
Maintenant, salut, revoir, joie, attente de lettres, attente de Toi. - Moi
avoir deux fois cette nuit rêvé : Toi, martyriseur d'enfant, -
Toi tout goldez*. Drôle, n'est-ce pas, Rimbe !
Avant de fermer ceci, j'attends Gavroche. Viendra-t-il ? - ou
lâcherait-il ? (- A dans quelques minutes !)
* En anglais, doré : j'oubliais que tu ignorais cette langue autant que
moi.
4 heures après-midi.
Gavroche venu, repar d'hon gîtes sûrs. Il t'écrira.
Ton vieux, P.V.
M'écrire tout le temps de tes Ardennes, - t'écrire tout celui de
ma merde.
Pourquoi pas merde à H. Regnault ?
Boglione, le dimanche 18 [mai 1873].
Cher ami,
Merci de ta leçon, sévère mais juste, d'anglais. Tu sais,
je dors. C'est par somnambulisme, ces thine, ces ours, ces theirs ; c'est par
engourdissement produit par l'ennui, ce choix de sales v erbes auxiliaires, to
do, to have, au lieu d'analogues mieux expressifs. Par exemple, je
défendrai mon How initial. Le vers est :
Mais qu'est-ce qu'ils ont donc à dire que c'est laid ?
Je ne trouve éncore que How ! (qui d'ailleurs a rang d'exclamation
étonnée) pour rendre ça. Laid me semble rendu assez bien
par foul. De plus, comment traduire :
Ne ruissellent-ils pas de tendresse et de lait ?
sinon par:
Do not stream by fire and milk ?
Au moins me semble-t-il après ample contrition de mes saloperies de
vieux con au bois dormant (Delatrichine n'aurait pas trouvé
celle-là !)
Arrivé ici à midi, pluie battante, de pied. Trouvé nul
Deléclanche. Vais repartir par la malle. Ai dîné avec
Français de Sedan et un grand potache du collège de
çharleville, Sombre feste ! Pourtanl Badingue traîne dans le caca,
ce qui est un régal en ce pays charognardisant.
Frérot, j'ai bien des choses à te dire, mais voici qu'il est deux
heures, et la malle va chalter. Demain peut-être, je t'écrirai tous
les projets que j'ai, littéraires et autres. Tu seras content de ta
vieille truie (battu, Delamorue !).
Pour l'instant, je t'embrasse bien et compte sur une bien prochaine entrevue,
dont tu me donnes l'espoir pour cette semaine. Dès que tu me feras signe,
j'y serai.
Mon frère [brother, - plainly], j'espère bien. ça va bien.
Tu seras content.
A bientôt, n'est-ce pas ? écris vite. Envoie Explanade. Tu auras
bientôt tes fragments.
Je suis ton old cunt open ou opened, je n'ai pas là mes verbes
irréguliers.
P.V
Reçu lettre de Lepelletier (affaires) ; il se charge des ROMANCES, -
Claye et Lechevallier. Demain, je lui enverrai manusse.
Et te les resserre derechef.
P.V
Pardon de cette stupide et orde lette. Un peu soûl. Puis j'écris
avec une plume sans bec, en fumant une pipe barrée.
Londres, dimanche 12 décembre 75,
Mon cher ami,
Je ne t'ai pas écrit, contrairement à ma promesse (si j'ai bonne
mémoire), parce que j'attendais, je te l'avouerai, lettre de toi, enfin
satisfaisante. Rien reçu, rien répondu. Aujourd'hui je romps ce
long silence pour te confirmer tout ce que je t'écrivais il y a
environ deux mois.
Le même, toujours. Religieux strictement, parce que c'est la seule chose intelligente et bonne. Tout le reste est duperie, méchanceté, sottise. L'église a fait la civilisation moderne, la science, la littérature : elle a fait la France, particulièrement, et la France meurt d'avoir rompu avec elle. C'est assez clair. Et l'église aussi fait les hommes, elle les crée. Je m'étonne que tu ne voies pas ça, c'est frappant. J'ai eu le temps en dix-huit mois d'y penser et d'y repenser, et je t'assure que j'y tiens comme à la seule planche. - Et sept mois passés chez des protestants m'ont confirmé dans mon catholicisme, dans mon légitimisme, dans mon courage résigné.
Résigné par l'excellente raison que je me sens, que je me vois puni, humilié justement et que plus sévère est la leçon plus grande est la grâce et l'obligation d'y répondre.
Il est impossible que tu puisses témoigner que c'est de ma part pose ou prétexte. Et quant à ce que tu m'écrivais, - je ne me rappelle plus bien les termes, "modifications du même individu sensitif", "rubbish ", "potarada", blague et fatras digne de Pelletan et autres sous-Vacqueries.
Donc le même toujours. La même affection (modifiée) pour toi. Je te voudrais tant éclairé, réfléchissant. Ce m'est un si grand chagrin de te voir en des voies idiotes, toi si intelligent, si prêt (bien que ça puisse t'étonner !). J'en appelle à ton dégoût lui-même de tout et de tous, à ta perpétuelle colère contre chaque chose, - juste au fond cette colère, bien qu'inconsciente du pourquoi. Quant à la question d'argent, tu ne peux pas sérieusement ne pas reconnaître que je suis l'homme généreux en personne c'est une de mes très rares qualités, - ou une de mes très nombreuses fautes, comme tu voudras. Mais, étant donné, et d'abord mon besoin de réparer un tant soit peu, à force de petites économies, les brèches énormes faites à mon menu avoir par notre vie absurde et honteuse d'il y a trois ans, - et la pensée de mon fils, et enfin mes nouvelles, mes fermes idées, tu dois comprendre à merveille que je ne puis t'entretenir. Où irait mon argent? à des filles, à des cabaretiers ! Leçons de piano ? Quelle colle ! Est-ce que ta mère ne consentirait pas à t'en payer, voyons donc !
Tu m'as écrit en avril des lettres trop significatives de vils, de méchants desseins, pour que je me risque à te donner mon adresse (bien qu'au fond, toutes tentatives de me nuire soient ridicules et d'avance impuissantes, et qu en outre il y serait, je t'en préviens, répliqué légalement, pièces en mains). Mais j'écarte cette odieuse hypothèse. C'est, j'en suis sûr, quelque caprice fugitif de toi, quelque malheureux accident cérébral qu'un peu de réflexion aura dissipé. - Encore prudence est mère de la sûreté et tu n'auras mon adresse que quand je serai sûr de toi.
C'est pourquoi j'ai prié Delahaye de ne te pas donner mon adresse et le charge, s'il veut bien, d'être assez bon pour me faire parvenir toutes lettres tiennes.
Allons, un bon mouvement, un peu de coeur, que diable ! de considération
et d'affection pour un qui restera toujours, et tu le sais,
Ton bien cordial
P.V.
Je m'expliquerai sur mes plans - ô si simples, - et sur les conseils que
je te voudrais voir suivre, religion même à part, bien que ce soit
mon grand, grand, grand conseil, quand tu m'auras, viâ Delahaye,
répondu properly.
P.-S. - Inutile d'écrire ici till called for. Je pars demain pour de
gros voyages, très loin...
Lettres tirées de "Paul Verlaine, Poésies,
Pocket 6144."
Concernant la correspondance échangée entre Arthur Rimbaud et
Paul Verlaine, il ne reste plus rien des lettres de Rimbaud sauf quelques
citations retrouvées dans des courriers de leur entourage, et les
documents confisqués par le juge d'instruction lors du drame de
Bruxelles. Mathilde Verlaine, l'épouse outragée, a
détruit tout ce qu'elle a pu trouver.